vendredi 14 décembre 2018

arbre de vie







               La mémoire est un fruit
               un noyau
               chair rouge   juteuse   au cœur tendre
               empreinte à la gorge des souvenirs
               la présence de l’être           une feuille
               chlorophylle codifiée d’une présence divine
               témoin de la nuit
               esprit anobli
               arbre de vie
               aux sourcils fleuris
               peau ambrée

               arbre à myrrhe
or et encens




***







la mémoire est un fruit
serrée dans un poing 
elle gicle rouge sang

 la mémoire est un fruit
posée sur une main ouverte
elle offre jusqu'à sa perte
sa part d'éternité

Jean-Jacques Dorio










mercredi 12 décembre 2018

glissade sur le fil







Les mots glissent sur le fil 
incrustés dans la stèle du vide 
vide si plein des syllabes de la vie

une main caresse la pluie   retient le frisson   engendre le verbe 
et
l’offre au monde

aimer   aimer               aimer encore cette glissade sur le fil

l’écrire sur la portée
et
heurter les unes contre les autres les syllabes du silence









mardi 11 décembre 2018

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?








« Monsieur le Ministre de l’Intérieur, nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être les dupes de l’hypocrisie sociale des classes dirigeantes. [...] 

Ce qu’elles entendent par le maintien de l’ordre, ce qu’elles entendent par la répression de la violence, c’est la répression de tous les écarts, de tous les excès de la force ouvrière ; c’est aussi, sous prétexte d’en réprimer les écarts, de réprimer la force ouvrière elle-même et laisser le champ libre à la seule violence patronale. 

Ah ! Messieurs, quand on fait le bilan des grèves, quand on fait le bilan des conflits sociaux on oublie étrangement l’opposition de sens qui est dans les mêmes mots pour la classe patronale et pour la classe ouvrière. Ah ! les conditions de la lutte sont terriblement difficiles pour les ouvriers ! La violence, pour eux, c’est chose visible […] 

Oui, la violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huit clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle broie […] 

La même opposition, elle éclate dans la recherche de responsabilités. De même que l’acte de la violence ouvrière est brutal, il est facile au juge, avec quelques témoins, de le constater, de la frapper, de le punir ; et voilà pourquoi tout la période des grèves s’accompagne automatiquement de condamnations multipliées. 

Quand il s’agit de la responsabilité patronale – ah ! Laissez-moi dire toute ma pensée, je n’accuse pas les juges, je n’accuse pas les enquêteurs, je n’accuse pas, parce que je n’ai pas pu pénétrer jusqu’au fond du problème, et je veux même dire ceci, c’est quel que soit leur esprit d’équité, même s’ils avaient le courage de convenir que de grands patrons, que les ingénieurs des grands patrons peuvent être exactement comme des délinquants comme les ouvriers traînés par des charrettes devant les tribunaux correctionnels, même s’ils avaient ce courage, ils se retrouvaient encore devant une difficulté plus grande parce que les responsabilités du capital anonyme qui dirige, si elles sont évidentes dans l’ensemble elles s’enveloppent dans le détail de complications, de subtilités d’évasion qui peuvent dérouter la justice […] 

Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »


Jean Jaurès / Discours devant la Chambre des députés, séance du 19 juin 1906 .


lundi 10 décembre 2018

je me souviens







Je me souviens mes boites de l’enfance 
feuilles   papiers   cailloux   trésors 
œil de bœuf sur le jardin 
oiseau léger sur le plumier 
et la pierre de rêves dans le grenier 

je me souviens le silence premier 
les soirs d’été sous le cerisier 
petits morceaux de verre 
dans mon cœur ciselé 









samedi 8 décembre 2018

avancer chaque jour







Avancer chaque jour nouveau en apparences, sur le chemin d'erreurs et d'espérances. La fleur égratignée par le bleu de l'âme. Avancer chaque jour vers un lendemain qui chante des amours sur la planche. 

Les nuages sont passés. Le temps est revenu sur le chemin de boue. Là-bas en contrebas sur le soir qui saigne et se griffe les joues. Là-bas sur l'été qui s'en va… …tout là-bas… 

Il sort de sous les plumes de la délivrance et avance sur le chemin de joie et de confiance, sur le chemin de demain où l'été s'en va et reviendra. Il avance et suit le vent, le gris, le vert sur le caillou. 

Un envol d'oiseaux dessus, dessous, de côté, de partout. Un envol d'oiseaux frappé par endroit d'un éclat de lumière. Un envol d'oiseaux griffant le ciel roux. 

Il avance sans cesse, jamais il ne s’arrête, jamais il ne se pose, jamais ne se retourne, jamais ne se repose. Toujours il avance et recommence, se déshabille d’hier pour se vêtir du jour qui l’emmènera vers demain. Demain un autre jour, une autre histoire sur le chemin qui avance sans retour et glisse vers demain. Vers demain toujours, après le septième jour revient le premier jour qui avance sans retour vers le jour de demain. 








vendredi 7 décembre 2018

"Le moulin" d'Émile Verhaeren pour Bernard et Bourrache


déclamé à la manière d'une époque lointaine 😏







Le moulin 

Le moulin tourne au fond du soir, très lentement, 
Sur un ciel de tristesse et de mélancolie, 
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie, 
Est triste et faible et lourde et lasse, infiniment. 

 Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte, 
Se sont tendus et sont tombés ; et les voici 
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci 
Et le silence entier de la nature éteinte. 

Un jour souffrant d’hiver sur les hameaux s’endort, 
Les nuages sont las de leurs voyages sombres, 
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres, 
Les ornières s’en vont vers un horizon mort. 

Autour d’un vieil étang, quelques huttes de hêtre 
Très misérablement sont assises en rond ; 
Une lampe de cuivre éclaire leur plafond 
Et glisse une lueur aux coins de leur fenêtre. 

 Et dans la plaine immense, au bord du flot dormeur, 
Ces torpides maisons, sous le ciel bas, regardent, 
Avec les yeux fendus de leurs vitres hagardes, 
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt. 

Emile Verhaeren



voila pourquoi nous voulons des coquelicots








Un matin

Dès le matin, par mes grand’routes coutumières 
Qui traversent champs et vergers, 
Je suis parti clair et léger, 
Le corps enveloppé de vent et de lumière. 

Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ; 
C’est fête et joie en ma poitrine ; 
Que m’importent droits et doctrines, 
 Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ; 

Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre, 
D’être immense et d’être fou 
Et de mêler le monde et tout 
A cet enivrement de vie élémentaire. 

Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux ! 
Je m’enfouis dans l’herbe sombre 
Où les chênes versent leurs ombres 
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu. 

Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ; 
Je me repose et je repars, 
Avec mon guide : le hasard, 
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles. 

Il me semble jusqu’à ce jour n’avoir vécu 
Que pour mourir et non pour vivre : 
Oh ! quels tombeaux creusent les livres 
Et que de fronts armés y descendent vaincus ! 

Dites, est-il vrai qu’hier il existât des choses, 
Et que des yeux quotidiens 
Aient regardé, avant les miens, 
Se pavoiser les fruits et s’exalter les roses ! 

Pour la première fois, je vois les vents vermeils 
Briller dans la mer des branchages, 
Mon âme humaine n’a point d’âge ; 
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil. 

J’aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse 
Et mes cheveux amples et blonds 
Et je voudrais, par mes poumons, 
Boire l’espace entier pour en gonfler ma force. 

Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés, 
Où l’être chante et pleure et crie 
Et se dépense avec furie 
Et s’enivre de soi ainsi qu’un insensé ! 


Emile Verhaeren / Les forces tumultueuses




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