vendredi 22 février 2019

fin d'un été







En ce jour clair de fin d’été où la lumière rase les prairies, un peu de bleu résiste dans l’air chaud qui frôle les pierres et brûle les âmes. Brûlure qui purifie la terre et revisite la vie. 

L’arbre est fait pour grandir, s’élever et offrir aux passants sa coupole ombragée en terre d’asile. Une halte pour délasser les jambes fatiguées, une halte pour panser les corps déchirés. Déchirés comme le ciel ouvert qui laisse tomber la vie et fertilise la terre.  

Pluie de lumière, perles d’espoir que l’homme enfile au bout de ses doigts en guise d’étincelles pour éclairer le jour. Jour qui glisse peu à peu dans l’obscurité, au fond du puits, d’où il remontera inlassablement jusqu’à la fin des temps.




mercredi 20 février 2019

pour Kaïkan

parce que son travail ICI
m'a renvoyée à la photo ci-dessous
que l'on m'offrit il y a 10 ans


Abraham et Isaac / vitrail d'Eric de Saussure
photo de Lutz Krainhöfner




le père   le fils
feu de la passion
langage projeté 
le verbe est de lumière
rouge – or - vitrail

pierreries
songes de la nuit
encore
éruption du feu
la voie du sacrifice

là-bas
au loin
vient la voix de l’ange
habillée de lumière

de rouges racines gravissent le ciel 
distillent l’amour
la vie et la mort

image projetée sur la porte close
magie des soirs couchants
voyageurs d’espoir

 bruissement crépusculaire

immobilité
silence de verre
chant d’un grillon invisible
pierre de rêve
poussière 








mardi 19 février 2019

pour おうとう







" Cher Messager, 

Je vous ai vu sortir des tranchées de l’invisible, seul, d’un pas lent, traversant les brumes d’un songe. Votre âme était devenue votre corps. Un saint sans signe distinctif si ce n’est une galette de vynil tournant autour de sa tête. 

Votre manière de traverser les pièces de votre maison de bois en prenant soin de ne renverser aucun ange. Vos mains qui n’en finissent pas de tâter le velours d’un silence, avant d’y découper une musique. Votre barbe qui descend de la montagne de votre crâne et vos yeux qui se moquent de vous-même. Vous n’avez aucune prétention. C’est votre point commun avec le vent qui ne trouve rien indigne de son contact – orties ou feuilles d’or. 

Je vous ai vu annoter au crayon une partition géante comme un livre d’enfant. 

Votre musique – une des dernières chances données à la pensée de vivre. 

Jouez doucement, plus doucement, dites-vous à un chef d’orchestre. Ma musique vient d’un autre monde. Vous avez raison mais ce n’est pas seulement votre musique, c’est vous-même, votre squelette de cristal, vos mains en bois d’épicéa et votre humour qui venez d’un autre monde. Bach faisait de la musique un palais pour l’âme. Nous avons tout mis à bas. Ce qui nous sauve, ce sont les ruines de nos antiques confiances. Le radicalement simple. La vitre d’un silence rayée d’une note : tout peut être recomposé à partir de là. 

Je suis un misérable, savez-vous, car il n’est pas possible d’être humain sans être misérable. Je bricole, je patauge. Enfin, pas moi : mon âme, qui est bien plus que moi. Elle n’en finit pas de déchiffrer les psaumes du bouleau et les contes des nuages. Le misérable que je suis fait ce qu’il peut de ses jours. Un incendie de poème. Le rire d’une éternelle vêtue d’un jean et d’une veste en cuir sur les chemins d’Isère. Et vous, cher messager, né en Estonie, apportant Dieu dans le paquetage de votre naissance, composant des chefs-d’œuvre qui font vieillir tous les chefs-d’œuvre et ne ressemblent à rien sinon à la dactylographie de la pluie sur un toit de tôle ondulée. 

Mon père, c’était très difficile de lui faire un cadeau d’anniversaire. Quand on lui demandait ce qu’il voulait, il répondait : rien. C’est difficile de trouver rien. C’est hors de prix, loin du monde. C’est le cadeau que me fait votre musique et déjà votre manière de vous asseoir au fond d’une église, à la place des pauvres, pour entendre jouer une de vos œuvres. 

Il y a une luminosité de l’effacement. Si je me penche sur un bouton d’or luisant de rosée, je vois le bol de mendicité de Ryokan. Si j’écoute Tabula rasa, l’œuvre où votre âme pour la première fois sort à l’air libre, j’entends un effondrement du monde dans l’ouverture du deuxième mouvement. Quand la poussière retombe, on voit ce que voient les morts quand leurs invités sont partis et qu’ils restent seuls sous la voûte d’un silence. Ce silence est plus illuminé qu’un amour. 

Je viens à cette lettre. J’en étais sorti pour aller vérifier quelque chose dans la chambre, à cinq mètres de cette pièce. Un appareil diffusait votre Alina. De loin, à travers un mur, votre piano sonnait comme une horloge comtoise – quelque chose d’abandonné et de lancinant. Je n’aurais pas été étonné en revenant vers cette lettre de découvrir dans la pièce un orphelin à son piano, voire un nuage en suspension au-dessus de la table de chêne. 

Lorsque j’écoute à bas bruit les premières notes de L’Art de la fugue de Bach, je vous découvre plusieurs siècles avant votre naissance – l’enfant caché dans un intervalle, retenant son souffle et comptant les étoiles sur le bout des doigts. 

Votre Te deum survole en bombardier la table du salon. Des bombes de silence éclatent. Une libération commence. Je reconnais votre ton entre mille, dès la première note descendue sur terre. Tiens, voilà quelqu’un qui m’aide à respirer comme font les arbres ou les nuages. Voilà mon frère. Des anges crient dans la lande. Une rafale d’amour les plaque au sol. Je crois que c’est ça, le paradis : une intelligence luisant comme une poignée de sel jetée dans l’air, une douceur farouche et une empathie avec les enfers. 

J’entends dans votre musique quelqu’un qui appelle. Je connais ce quelqu’un. Il porte mon nom. Mais comme il est loin, terriblement loin !  "


Christian Bobin / Un bruit de balançoire / L’Iconoclaste … p. 74 à 79









lundi 18 février 2019

il avance







Le cœur langé d’un carré de soie, il avance pieds nus, le soleil dans les mains. Il avance sur le fil, du rouge au creux de l’âme et sur ses lèvres vermeilles un sourire couleur d’eau. Il avance sans rien dire, un frisson sur le dos.




dimanche 17 février 2019

pour おうとう








Cher Arvo Pärt, 

Votre lettre est si belle qu’on la dirait écrite par le silence – J’ai dans un rêve commencé une lettre pour vous. Elle disait ceci : Je sais ce qu’est votre musique. Non seulement je l’ai entendue mais je l’ai vue : c’est une lame de rasoir. Elle appuie sur la membrane qui sépare le visible de l’invisible, ce monde de l’autre monde. Cette membrane est souple, gluante comme celle qui entoure le veau en train de naître, d’apparaître. Cette protection, cette peau humide qui sépare la vie de la mort, puis la mort de la vie, la lame de rasoir de vos musiques la déchire très lentement, très doucement, comme si vous incisiez l’horizon, comme on ouvre une enveloppe qui contient le plus grand amour. Voilà ce que le sommeil m’a donné : Je vous le donne à mon tour.

 Christian Bobin 
( extrait de "L'arrière-pays de Christian Bobin" de Dominique Pagnier / L'Iconoclaste ... p.238-239)






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samedi 16 février 2019

une question une réponse







                      Il compte et engrange
                      l’inquiétude pointe

                      … à l’horizon
                      une flamme
                      un soupçon de vérité
                      
                      au bout des lèvres
                      une question posée

                      une réponse vient

                              ... marcher ...

                                  ... marcher
                      jusqu’au ciel de demain 




jeudi 14 février 2019

il EST







Il est présent face à la mer
                    en lui un goût de sel

il va et vient

          il est    et recommence

sous les étoiles il est immense


il EST
mais le sait-il ?