je l'ai terminé hier dans la nuit... une histoire terrible, un livre magnifique, un cantique... un conte qui nous humanise...
" Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.
Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse… Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.
Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards… Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, se balancent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de Dvina… Et les barques prises dans la vieille glace soupirent, gémissent. Le vent se déchaîne ! Knoute les bannières déjà bien en lambeaux sur les bateaux des pêcheurs et les bannières s’affolent ! Faseyent comme un guépard en pleine course ! Et puis le vent retombe… Les drapeaux se calment. Ondoient… Tel un tigre qui descend la montagne…
Oui. Lorsqu’un enfant naît, même dans un désert à midi – il a froid, l’enfant. Il crie, l’enfant ! Il tremble… Maria est née en hiver. Tout au bout de l’hiver. Tout à la fin. Quand les renards s’accouplent. Et au cœur de la forêt – les ombres deviennent bleues les nuits de pleine lune.
Maria est sortie de sa mère au moment où celle-ci s’est agenouillée devant le poêle pour faire du feu. Elle s’est renversée sur le dos et l’enfant est venu. Sans cris, ni douleur, l’alevin porté par les eaux vers la chute des âmes… "
(p.9 et 10)
(…)
" Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid… Comme une statue. Oui. Comme une pietà… La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…
La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice… La neige du don parfait.
Maria a senti l’odeur… L’odeur lointaine du tabac. L’odeur agréable. Très agréable, comme seule l’odeur qui nous vient de l’autre côté de la vie peut l’être… La dernière odeur.
Les soldats l’ont trouvée comme ça. L’un des deux, le plus jeune, cibiche au bec, a dit à l’autre, en russe : « Elle est vivante, tu crois ? » Et puis il s’est penché pour la toucher… Il a reculé ! Maria le regardait. Figée, comme de pierre, et une mèche de ses cheveux sortait du fichu… Un seul cheveu vibrait, comme vivant, comme une corde rompue. Le jeune a reculé encore ! Les yeux de Maria le fixaient. De loin, oui… De l’autre côté de l’hiver. De l’autre côté de la vie… Elle voyait l’autre monde. "
(p.286 et 287)
Dimitri Bortnikov / L'agneau des neiges / Rivages
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écouter Dimitri Bortnikov à 34' ici sur France Culture dans l'émission "La Salle des machines" du 26 septembre 2021, où Bortnikov me donna envie d'acquérir son livre.
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4 commentaires:
beau conseil
OUI !
♥♥♥
"Et des cygnes dans les fossés"
https://www.youtube.com/watch?v=dOmu6zjnUSs
J'irai écouter Merci!
de la lecture partage!
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