" D'abord ils tracent un cercle pour en être le centre.
Un grand cercle englobant tout : le bleu, ses masses noires, ses crépitements blancs. Borné par rien d'autre que l'horizon devenu rond.
Depuis le bateau, ils tracent un cercle avec leurs yeux.
Ils espèrent le silence.
Leurs regards se perdent sur la courbe qui les entoure.
Ils espèrent l'abstraction. Ils font de ce rond bleu un tissu rigide, un sol où faire leurs premiers pas. Ils plissent les paupières, maintiennent l'illusion jusqu'à l'apparition d'une vague, un clapotis qui de nouveau rend tout liquide, profond.
Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. Ils ne se posent pas la question de ce qu'il y a en dessous, ils recherchent la perfection du cercle et de la plongée en son centre. Ils imaginent les ondes concentriques que produira leur minuscule corps humain. Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. "
(...)
"Elle pensait à ce passage de l'Odyssée qui l'avait tant marquée, petite. Ulysse perdu en mer s'approche par hasard du royaume des morts et peut leur rendre une visite. Il y croise les marins récemment perdus, les camarades dont il ne savait pas qu'ils étaient morts, et enfin -montée dramatique dans les larmes- sa mère. Il est le seul être au monde à qui cette chance est offerte de lui parler une dernière fois. Peut-être que son père a trouvé lui aussi le passage secret d'Ulysse, mais qu'il n'est pas allé au bout du chemin du retour et qu'il est resté là, dans ce monde entre les mondes, où il importe peu qu'on marche sous la pluie ou qu'on regarde un mur des heures durant jusqu'à sa propre mort, enfin. "
Mariette Navarro / Ultramarins / Quidam éditeur ... p. 19, 20 et p. 126

2 commentaires:
beau texte
merci
Brigetoun, le texte en son entier est une pépite.
Merci pour vos passages :-)
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