« Ma mère m’a appris à nager et elle m’a appris à manœuvrer un canot à la rame. Elle est née en Afrique du Sud, a grandi à Port Elizabeth, la "ville du vent", et s’est chaque jour languie de la mer durant les quatre décennies qu’elle a passées dans le nord de Londres. Elle a toujours dit que le deuxième roman de Doris Lassing, Les Enfants de la violence, décrivait avec une précision chirurgicale sa propre vie, elle qui a été élevée dans la stérilité et l’ignorance de la culture coloniale sud-africaine. Sur ses vieux jours, ma mère a trouvé une technique pour pouvoir nager en "se donnant totalement à l’eau". Pour cela, elle flottait sur le dos, "se vidait de ses pensées" et "se laissait porter par le courant". Elle m’a montré comment faire dans les étangs troubles de Hampstead Heath, flottant telle Ophélie au milieu des canards, des algues et des feuilles.
J’essaye de l’imiter, mais au bout de dix secondes je commence à sombrer. De même, dès que je me mets à penser à la mort de ma mère, je sombre au bout de dix secondes.
Je possède une photo de ma mère, prise alors qu’elle approchait de la trentaine. Elle est assise sur un rocher lors d’un pique-nique avec des amis. Elle a les cheveux mouillés après avoir nagé. Son regard est empreint d’une sorte d’introspection qui me fait penser à ce qu’il y avait de meilleur chez elle. Je vois que dans cet instant capturé sur le vif elle est au plus près d’elle-même. Je ne sais pas trop si quand j’étais enfant ou adolescente je considérais l’introspection comme une de ses grandes qualités. À quoi peuvent bien nous servir des mères rêveuses ? Nous ne voulons pas de mères qui portent le regard au-delà de nous, qui désirent être ailleurs. Nous avons besoin qu’elles soient de ce monde, pleines de vitalité, capables, entièrement présentes pour répondre à nos besoins.
Me suis-je moquée de ma rêveuse de mère pour ensuite l’insulter parce qu’elle n’avait pas de rêves ?
À en croire la version classique de l’histoire, le héros et le rêveur, c’est le père. Il se détache des exigences pitoyables de ses femmes et de ses enfants pour s’élancer dans le monde et faire ce qu’il a à faire. On s’attend à ce qu’il soit lui-même. Quand il revient au foyer que nos mères nous ont créé, soit il réintègre le bercail, soit il devient un inconnu qui aura finalement plus besoin de nous que nous de lui. Il nous raconte une partie de ce qu’il a vu dans son monde. On lui donne une version adaptée de notre quotidien. Notre mère partage avec nous cette vie et on la tient responsable de tout parce qu’elle est là. Parallèlement, nous évitons de nous associer aux mythes concernant son caractère et le but de son existence. Mais nous avons aussi besoin qu’elle s’angoisse pour nous – après tout, notre vie quotidienne est remplie d’angoisses. Nous avons beau ne rien lui révéler de nos émotions, nous nous attendons mystérieusement à ce qu’elle les comprenne quand même. Et si elle s’éloigne de nous, se rapproche de celle qui n’est pas à notre service, alors elle enfreint la loi mythique et primitive qui la désigne comme protectrice et nourricière. Pourtant, si elle s’approche de trop près, elle nous suffoque et son angoisse contagieuse contamine notre courage fragile. Quand notre père fait ce qu’il a à faire dans le monde, nous comprenons que c’est son dû. Si notre mère fait ce qu’elle a à faire dans le monde, nous avons l’impression qu’elle nous abandonne. C’est miraculeux qu’elle survive à nos messages contradictoires, trempés dans l’encre la plus empoisonnée de la société. Ça suffit à la rendre folle.
Je crois, la mère, dans tous les cas ou presque, dans le cas de toutes les enfances, dans le cas de toutes les existences qui ont suivi cette enfance, la mère représente la folie. Elle reste la personne la plus étrange, la plus folle qu’on ait jamais rencontrés, nous, ses enfants.Marguerite Duras, La Vie matérielle
Dans mon adolescence, la plupart des disputes avec ma mère concernaient mes goûts vestimentaires. Elle était déroutée de voir tout ce que j’extériorisais de mon intériorité. Elle n’arrivait plus à communiquer et ne me reconnaissait plus. Et c’était bien le but. Je créais un personnage plus courageux que moi. Je prenais le risque qu’on se moque de moi dans le bus ou les rues de ma banlieue. Le message implicite que portaient les fermetures Éclair de mes chaussures compensées argentées était que je ne voulais pas être comme ces gens qui se moquaient. Parfois notre désir de désappartenir est aussi fort que celui d’appartenir. Les mauvais jours, ma mère me demandait : "Tu te prends pour qui ?" À quinze ans, je ne savais pas du tout comment répondre à cette question, mais je courais après le genre de liberté qu’une jeune femme des années 1970 ne possédait pas socialement. Que pouvais-je faire d’autre ? Devenir ce que quelqu’un a imaginé pour nous, ce n’est pas la liberté – c’est hypothéquer notre vie contre la peur des autres.
Si nous ne pouvons ne serait-ce qu’imaginer que nous sommes libres, nous vivons une existence qui ne nous convient pas.
Ma mère a montré plus de courage dans sa vie que moi. Elle a fui une famille WASP de la haute société qu’elle aimait pour épouser un historien juif sans le sou. Elle a lutté à ses côtés pour la défense des droits de l’homme en Afrique du sud. À la vingtaine, bien qu’intelligente, glamour et pleine d’esprit, elle a dû renoncer à faire des études. Personne n’a cru bon de lui dire qu’elle était très douée. Les femmes de sa classe étaient censées se marier dès qu’elles quittaient la maison ou une fois leur premier emploi trouvé. Ce devait être un boulot insignifiant qui ne déboucherait pas sur une véritable carrière. Ma mère a appris la dactylo, la sténo, et a porté des vêtements qui plaisaient à ses patrons. Elle aurait préféré être moins bonne secrétaire, mais c’est sa rapidité pour taper à la machine qui a nourri et habillé ses enfants quand mon père a été jeté en prison pour raisons politiques. Elle était dure avec moi, et pas seulement pour que je sois une fille obéissante, mais je comprends à présent que je refusais de la laisser être elle-même, pour le meilleur ou pour le pire.
Un an après que j’ai emménagé avec mes filles dans l’appartement sur la colline, ma mère est tombée gravement malade. Je passais la nuit à attendre un appel de l’hôpital, chaque heure égrenée à ma pendule par un chant d’oiseau différent. Le rossignol chantait juste avant minuit, comme s’il était perché sur les branches de l’arbre ruisselant d’eau de pluie sur le parking. Elle me répétait toujours qu’à sa mort elle voulait qu’on dépose son corps au sommet d’une montagne pour qu’il soit mangé par les oiseaux. »
Deborah Levy / Le coût de la vie / Edts du sous-sol ... p.103 à 108 (traduit de l'anglais par Cécile Leroy)
(à suivre)
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« Le coût de la vie » de Deborah Levy , j’ai adoré ce livre intelligent et lucide, vivant, sensible, à l’humour incisif…
Le chapitre neuf : "Promenade nocturne" m’a particulièrement touchée, et j’ai souhaité le partager avec vous, non point sur un court extrait… mais le chapitre en son entier… car il m’est difficile de l’amputer.
Je vous l'offre en trois pages (lundi, mardi, mercredi).


5 commentaires:
"ton père est un rêveur" beaucoup entendu cela jadis
chez moi c'était l'inverse,
c'est elle qui était la rêveuse.
olllol, et chez moi, ni l'un ni l'autre !
La rêverie avait mauvaise presse ...
♥♡♥
@ Miche ...
« Les rêves et les rêveries, les songes et les songeries, les souvenirs et la souvenance, autant d’indices d’un besoin de mettre au féminin tout ce qu’il y a d’enveloppant et de doux par-delà les désignations trop simplement masculines de nos états d’âme. »
Gaston Bachelard / La poétique de la rêverie
@ J... ...
♡♥♡
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