« Quand je suis retournée chez le marchand de journaux un dimanche pour acheter les champignons que j’avais passé des semaines à repousser avec colère, le plus jeune frère venait juste de rentrer de ses vacances en Turquie. Il m’a tendu un objet emballé dans du papier journal et m’a dit que c’était un cadeau. Il s’agissait d’une minuscule tasse en porcelaine blanche tenue dans un porte-tasse en filigrane argenté et fermée par un couvercle en argent ouvragé. Le frère m’a dit qu’il se souvenait que j’achetais du café turc chez eux et que je lui avais dit le boire dans un verre. "Mais le verre, c’est pour le thé, alors voilà une tasse pour votre café turc."
J’ai compris que c’était un cadeau de condoléances.
Encore à ce jour, cette tasse est l’incarnation de ma mère quittant ce monde. Il faut que je dise au frère que parfois, quand j’écris, je prépare un café turc dans un petit pot en cuivre, le verse dans sa tasse dont j’abaisse ensuite le couvercle. C’est devenu une partie de mon rituel d’écriture. Siroter du café aromatique et fort de minuit au petit matin apporte toujours quelque chose d’intéressant à la page. Je me suis transformée en promeneuse nocturne sans bouger de mon fauteuil. La nuit est plus douce que le jour, plus silencieuse, plus triste, plus calme, le bruit du vent qui frappe aux fenêtres, le sifflement des tuyaux, l’entropie qui fait craquer les parquets, le bus de nuit fantomatique qui passe et repasse – et toujours, dans les villes, un son lointain qui ressemble à la mer, qui n’est pourtant que la vie, plus de vie. Je me suis aperçue que c’était ça, que je voulais, après la mort de ma mère. Plus de vie.
J’ai cru en quelque sorte qu’elle mourrait et serait toujours en vie. J’aimerais me dire qu’elle est dans ce son lointain qui ressemble à la mer où elle m’a appris à nager, mais elle n’y est pas. Elle est partie, a filé, disparu.
Quelques mois après sa mort, je lisais un extrait de Ce que je ne veux pas savoir à un festival berlinois. L’interprète était assise à côté de moi. Nous nous étions mises d’accord pour que je lise trois lignes en anglais qu’elle traduirait ensuite en allemand pour les spectateurs. J’ai commencé à lire et puis je suis arrivée au passage où j’ai sept ans et suis dans les bras de ma mère. Je n’avais pas prévu un tel choc, comme une rencontre fantomatique.
Quand nos têtes se sont touchées, il y avait de la douleur et il y avait aussi de l’amour.
Ma voix s’est brisée et j’ai fait une pause au milieu de la phrase. L’interprète a attendu que j’aille au bout des trois phrases convenues. Je l’avais laissée en rade, une phrase brisée en suspens entre nous. Si les mots étaient des trains, ils avaient ralenti d’un coup jusqu’à l’arrêt.
Quand, enfin, ils sont arrivés en gare, éclaboussés de la poussière du passé africain, le ton de l’interprète était sec et terre à terre – ce qui était peut-être une bonne chose. Cette difficulté à faire sortir les mots de ma bouche m’a renvoyée directement à l’année de mon enfance où je suis restée muette. Chaque fois qu’on me demandait de parler, de parler plus fort, les mots fuyaient, tremblants et honteux. C’est toujours cette lutte pour trouver les mots qui m’informe que le langage est vivant, vital et capital. On nous explique depuis notre plus jeune âge que c’est une bonne chose de pouvoir s’exprimer, mais on investit autant à mettre un terme au langage qu’à le trouver. La vérité n’est pas toujours l’invitée la plus divertissante à table, et de toute façon, comme suggère Duras, nous nous trouvons toujours plus irréels que les autres.
Après cette lecture à Berlin, j’étais assise avec mon éditrice allemande devant la tente des auteurs. Elle avait une question à me poser.
"Quand vous lisez à voix haute, est-ce que vous êtes actrices ?"
Elle parlait de l’émotion avec laquelle j’avais lu ces quelques dernières phrases au public. C’était l’occasion de lui raconter que ma mère était décédée depuis peu et que ça avait été un choc de la retrouver dans les pages de mon livre. Mais je ne l’ai pas dit. Je n’ai rien dit du tout.
Les frères turcs ont mieux géré la situation que mon éditrice.
"Vous êtes très pâle", a-t-elle observé. Je n’ai pas su répondre à ça non plus.
Au bout d’un moment, j’ai pointé du doigt un marchand ambulant qui vendait des currywursts sur le site du festival et j’ai dit à mon éditrice que je voulais écrire sur un homme qui serait un personnage principal et qui se tiendrait à côté d’un camion vendant des currywursts sous la neige à Berlin, attendant quelqu’un qu’il avait trahi.
"La currywurst n’est pas un plat romantique, m’a-t-elle interrompue.
- C’est vrai, mais l’amour est comme la guerre ; il trouve toujours un chemin."
L’amour a effectivement trouvé un chemin durant la guerre intermittente entre ma mère et moi. La poétesse Audre Lorde l’a dit mieux que moi : "Je suis le reflet de la poésie secrète de ma mère et de ses colères cachées." En 1992, la mienne m’a envoyé une carte postale de Johannesburg, où elle s’était rendue pour voir les amis qui l’avaient aidée à faire vivre sa famille durant les années d’instabilité politique et de transition de l’apartheid à la démocratie.
Début de vacances merveilleuses avec l’anniversaire de Walter Sisulu. J’y ai retrouvé des gens vus depuis un siècle, j’ai l’impression. J’étais assise à côté de Nadine Gordimer. Elle est minuscule, mince, comme un oiseau, brillante.
Ma mère avait tracé un X au stylo sur le recto de la carte et écrit. Le X indique où je suis. Apparemment, elle était dans un quartier situé au-delà du grand autopont, près d’une antenne téléphonique et d’un gratte-ciel. C’est ce X qui me touche le plus à présent, sa main tenant le stylo-bille, l’appuyant sur la carte postale, marquant sa position pour que je puisse la trouver. »
Deborah Levy / Le coût de la vie / Edts du sous-sol ... p.112 à 117 (traduit de l'anglais par Cécile Leroy)
(le chapitre dix s'intitule : "Le X indique où je suis"
***
Audre Lorde
MERCI
à ma fille qui au mois de mars pour mon anniversaire m'offrit une pile de livres -13 au total-, plus intéressants et beaux les uns que les autres ... "Le coût de la vie" fait partie de cette pile ; de ces belles lectures, nombreux extraits sont ceux que j'ai désiré partager avec vous, et par paresse je ne l'ai point fait... mais cette "promenade nocturne", je ne pouvais pas la garder pour moi seule.


3 commentaires:
merci à la fille qui connaissait sa ère et connaissait les livres et savait ce qui allait bien des autres à l'une ou de l'une aux autres
♥♥♥ ;-)
@ Brigetoun ...
oui Brigitte, c'est tout à fait cela.
merci à vous aussi pour vos retours
@ J♥♥♥
merci,
tout cela m'a aussi conduite vers Audre Lorde que je découvre, et avec qui je me sens tellement liée... et comme une lecture en appelle une autre, un livre nous conduit vers d'autres... j'ai envie de lire : "La licorne noire" et "Zami : une nouvelle façon d'écrire mon nom"
merci
8 juin 2022 à 10:24 Supprimer
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