samedi 31 décembre 2022

words words words


 
 

 

 

"Et qu'ont-ils à rentrer chaque année les Artistes ? 
       J'avais sur le futur des mains de cordonnier 
Chaussant les astres de mes peaux ensemellées 
       La conscience dans le spider je mets les voiles 
 
Et quarante millions de mètres de tailleur 
       Prenaient la taille à la putain de Galilée 
La terre a bu le coup et penche du Tropique 
       Elle reste agrippée à mon temps cellulaire 
 
Je déchargeais des tombereaux de souvenirs 
       Nous étions une histoire et n'avions rien à dire 
Moi je prendrai la quatrième dimension 
       Pour trisser dans l'azur mes jambes migratrices 
 
Le mur instantané que je dresse à la Chine 
       Mao c'était le nom de ce Viking flamand 
Le tissu d'esquimau vieillit beaucoup plus vite 
       Des plaies sur des grabats du Chili à Santiago 
 
S'exténuaient en équations de cicatrices 
       Le malade concret et l'interne distrait 
Sont allés boire un pot au Café de la Morgue 
       Des vieillards le chéquier à la main à la banque 
 
Faisaient des virements de testicules abstraits 
       L'embryon vaginé derviche dans le manque 
Un pavot est venu l'asperger cette nuit 
       Mon berceau féodal et mes couilles gothiques 
 
Des faux-nez des trognons des tissus ajoutés 
       Fondaient sous les sunlights de l'Opéra Comique 
La Standard Oil prend du bidon et du gin fizz 
       La fièvre est descendue ce soir à Mexico 
 
Ô ce parfum diapré dans la nuit des cigales 
       Dans une discothèque on a mis des barreaux 
Les fenêtres s'en vont de la gorge et du squale 
       Ça sent la perfection dans ces rues amputées 
 
Saint-Denis c'est un saint au derrière doublé 
       La fièvre est descendue ce soir dans un bordel 
Et fallait voir comment ça soufflait dans la cale 
       Il y a partout des cons bordés d'oiseaux 
 
Comme des lettres cheminant en parchemin 
       Nightingale O chansons crevées à minuit trente 
J'ai le concile dans la main qui se lamente 
       Devant le mur à faire un peu des oraisons 
 
La Folie m'a tenu la main à sa culotte 
       On eût dit de la mer s'en allant pour de bon 
Viens petit dévêts-toi prends du large et jouis 
       Je sais des paravents comme un zoom d'espérance 
 
Que font-ils ? Qui sont-ils ? 
       Ces gens qu'on tient en laisse 
Dans les ports au shopping
       Au bordel à la messe ? 
Et ces mômes qu'on pourrait 
       Se carrer entre deux trains 
Histoire de leur montrer 
       Qu'on a du face-à-main... 
Ils ont voté ils voteront
       Comme on prend un barbiturique 
Et ils ont mis la République 
       Au fond d'un vase à reposer 
Les experts ont analysé 
       Ce qu'il y avait au fond du vase 
Il n'y avait rien qu'un peu de vase 
 
       Et qu'ont-ils à rentrer chaque année les Artistes ? 
J'avais sur le futur des mains de cordonnier 
       Chaussant les astres de mes peaux ensemellées 
La conscience dans le spider je mets les voiles... 
 
Shakespeare aussi était un terroriste 
 
"Words... words... words..." disait-il 
 
Videla ? 
En français : budelle tripes
En italien : budella tripes 
 
En argentin ? 
Vas-y voir ! 
 
De quoi dégueuler... Vraiment !"

 

Léo Ferré / Les chants de la fureur / Gallimard...p.541 à 543
 
 
 
 
 

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci Maria, je ne connaissais pas ce texte dense et fort de Ferré.
Bien à vous.