* Pier Paolo Pasolini 1er novembre 1975
Un geste.
"D’abord c’est un geste. Un homme porte un autre homme dans ses bras. L’image est troublante. Elle interroge. Les hommes portent parfois les femmes dans leurs bras, souvent des enfants, rarement un de leurs semblables. Lorsqu’un homme en porte un autre, l’mage du champ de bataille s’impose à l’esprit. C’est le soldat portant son compagnon blessé au feu, le manifestant sauvant son camarade victime de la violence policière, le survivant d’une terrible catastrophe errant à la recherche d’un secours. Peut-être s’agit-il du dernier homme sur la terre portant la dépouille de l’avant-dernier ? ou d’Enée portant son père à l’agonie ? Mais un fils est-il né pour porter son père comme son père le faisait quand il était enfant ? Peut-on porter sa propre histoire comme une loque humaine, un corps sans organes, pour ne pas dire sans âme ? Dessiné par Ernest Pignon-Ernest, l’homme qui en porte un autre, c’est Pier Paolo Pasolini tenant à bout de bras son propre cadavre. « Je suis une loque d’homme qui devra retrouver son orgueil d’une façon ou d’une autre. »(1) L’écrivain, le cinéaste, l’essayiste, le poète, le communiste, l’homosexuel a été assassiné sur une plage d’Ostie dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975.
Le Corriere della Sera publiera sans vergogne le rapport d’expertise fait sur son cadavre :
Pasolini gisait de tout son long, à plat ventre, un bras sanglant écarté et l’autre caché sous le corps. Ses cheveux poisseux de sang retombaient sur le front égratigné et entaillé. Son visage, déformé par l’enflure, était noir d’hématomes, de blessures. Les mains, les bras également noirs d’hématomes et rouges de sang. Les doigts de la main gauche fracturés et coupés. La mâchoire gauche fracturée. Le nez aplati et dévié vers la droite. Les oreilles à demi coupées et celle de gauche, pendante, arrachée. Blessures aux épaules, au thorax, aux reins avec la marque des pneumatiques de la voiture, sous laquelle il avait été écrasé. Une horrible lacération entre le cou et la nuque. Dix côtes fracturées, le sternum fracturé. Le foie déchiré en deux endroits. Le cœur éclaté.(2)
Ernest Pignon-Ernest se refuse à prendre cette boucherie pour modèle. Il n’est pas revenu sur le lieu du crime pour modeler sur le sable le portrait de Pasolini afin que surgisse un nouveau golem. Un Pasolini relevé d’entre les morts, prêts à juger les juges, la presse et ses assassins qui tous se réjouissent de « ne plus l’avoir dans les pattes » ! par défi, il le montre armé d’un « glaive nu » - son cadavre -, « tel qu’en lui-même l’éternité le change », pour reprendre les mots de Mallarmé. Pasolini porte son corps martyrisé comme on porte une accusation. Sans mots, sans effets de manche, laissant le trait témoigner contre le crime, Ernest Pignon-Ernest prononce un réquisitoire. Pasolini, spectre triomphant de la géhenne, apparaît pour hanter les consciences ; pour affirmer ceux qui l’ont combattu, dénoncé, traîné en justice, insulté, massacré, qu’ils n’auront jamais le dernier mot ni la dernière image.
Dans un entretien à Télérama, Ernest Pignon-Ernest déclarait :
Pour moi Pasolini est une référence depuis presque toujours. En toute humilité, j’ai des tas de choses en commun avec lui ! Le travail sur le corps, les références à Masaccio, à Caravage… Dans toute son œuvre, il y a la réalité la plus prosaïque, la plus violente, et en même temps ce regard est toujours nourri des grandes voix du passé, avec des références à Dante, à Virgile… Il s’affirme comme marxiste mais fat L’Évangile selon saint Matthieu. Il s’inscrit dans deux mille ans d’histoire. Cette simultanéité du temps existe aussi dans mon travail. Je fais en sorte que l’émotion provoquée par mon image ne soit jamais séparée de l’histoire du lieu où elle se trouve. Mes images doivent donner du sens à l’espace et au temps que nous partageons dans la ville. Je fais du lieu un espace plastique mais j’essaie aussi de travailler ce qui ne se voit pas, la symbolique du lieu, sa mémoire. Le personnage principal, ce n’est pas mon dessin, mais le lieu. Mon image est une image-interrogation, et je l’ai traitée de façon un peu pasolinienne : j’ai dessiné Pasolini d’après les photos que la police a prises après son assassinat, il a le même tricot, le même jean, les mêmes bottes, et en même temps je l’ai mis dans la position d’une pietà. C’est une approche à la fois très réaliste et chargée de mythologie.(3)"
Gérard Mordillat / Le miracle du dessin selon Ernest Pignon -Ernest / HD ateliers ... p 5 à 8
(1) Pier Paolo Pasolini, Sonnets, paris, Gallimard, "Poésie", 2012
(2) Cité par Laura Betti (sous la direction de), Pasolini : chronique judiciaire, persécution, exécution, paris, Seghers, 1979.
(3) Ernest Pignon-Ernest, Télérama, 8 décembre 2020.
lire ICI
photos prises à l'exposition : "L'écho du monde" d'Ernest Pignon-Ernest / Le Doyenné à Brioude ici


3 commentaires:
... "(Ostie et Le Pyrée, Pier Paolo et Démosthène,)
À renaître, à compter blessures et griffures, la main et le Malin, le temps sans le repos, les ombres en mesure, l’eau et sel, faire pour partir, dire pour compter, des yeux à ouvrir, des écorces et la peau labourée, le temps répandu du flanc aux chevilles, hanche, nerf tournant, sans dire, sans faire, des rondes et des tours, pour parler d’amour, de liberté et lucidité, de plages et de raisons, Ostie et Le Pyrée, Pier Paolo et Démosthène, petits cailloux sous la langue, marche sur le sable, je rencontre chaque mot au bout de la langue, petit mâle du bout du pied, tourner et comprendre, se reprendre, je suis sur le rivage, disant et gisant," ... 19 août 2023 (Jacob, Ange, Jésus et Sébastien,) extrait
Pasolini, un génie et un martyre
sa mort : un massacre et omerta oblige
https://www.letemps.ch/culture/pier-paolo-pasolini-mort-vif
@ michel ....
merci beaucoup pour cette avant-première ;-)
@ J...
merci beaucoup pour ton passage, je partage ...
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