jeudi 8 février 2024

Gaspard de la nuit

 
 
" Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne,
Un dimanche, à Dijon, au cœur de la Bourgogne,
Nous allions admirant clochers, portraits et tours,
Et les vieilles maisons dans les arrière-cours ?
 
 
SAINTE-BEUVE. - à mon ami Boulanger - Les Consolations.
 
 
 
***
 
 
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Un rêve

 

J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note. 
Pantagruel, livre III. 
 
Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont(*) grouillant de capes et de chapeaux. 
 
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice. 
 
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue. 
 
Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente ; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire. 
 
Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil. 
 
(*) C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.

 

 Aloysius Bertrand - Gaspard de la nuit - Livre III - 1842

 

 

 ***

 

Ondine

 

— « Écoute ! — Écoute ! — C’est moi, c’est Ondine qui frôle de ces gouttes
d’eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la
lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon
la belle nuit étoilée et le beau lac endormi. » 
 
Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un
sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac,
dans le triangle du feu, de la terre et de l’air. » 
 
Écoute ! — Écoute ! — Mon père bat l’eau coassante d’une branche
d’aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d’écume les fraîches îles
d’herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu
qui pêche à la ligne. » 
 
Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt,
pour être l’époux d’une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour être le roi
des lacs. 
 
 Et comme je lui répondais que j’aimais une mortelle, boudeuse et dépitée,
elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées
qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus. 

 

Aloysius Bertrand  : "Gaspard de la nuit - Livre III"

 

 

***

 

Le fou 

 

La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d’ébène
qui argentait d’une pluie de vers luisants les collines, 
les prés et les bois. 
 
Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur 
mon toit, au cri de la girouette, ducats et florins qui 
sautaient en cadence, les pièces fausses jonchant la rue. 
 
Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité 
 déserte, un oeil à la lune et l’autre – crevé ! 
 
 - « Foin de la lune ! grommela-t-il, ramassant les jetons 
du diable, j’achèterai le pilori pour m’y chauffer au soleil ! » 
 
Mais c’était toujours la lune, la lune qui se couchait.
- Et Scarbo monnoyait sourdement dans ma cave ducats et 
florins à coups de balancier. 
 
 Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu’avait 
 égaré la nuit, cherchait sa route sur mes vitraux lumineux. 

 

 Aloysius Bertrand  : "Gaspard de la nuit"