mardi 7 juin 2022

Promenade nocturne" (2)


« Au cours des quelques semaines qu’a duré son agonie, elle ne pouvait plus manger ni boire. Mais j’ai découvert qu’elle pouvait avaler une marque particulière de glace à l’eau, qui se déclinait en trois parfums – le citron vert était sa préférée, venaient ensuite la fraise et enfin l’orange, la redoutée. L’hiver n’était pas le meilleur moment pour en trouver dans les magasins, mais j’en avais dégoté dans le coffre réfrigéré de la boutique où j’achetais le journal, tenue par trois frères turcs. Ils vendaient souvent des champignons dans un cageot posé sur l’une des portes coulissantes du congélateur, lui-même trônant au milieu du magasin. Sur ces portes, on trouvait aussi des billets de loterie, des produits d’entretien à prix cassés, des canettes de boisson gazeuse, du cirage, des piles et des gâteaux. Le congélateur lui-même contenait mes glaces à l’eau, seule source de réconfort pour ma mère pendant son agonie. À l’époque, j’étais à ce point dévastée par le naufrage de mon mariage et le cancer diagnostiqué à ma mère l’année suivante que j’ai été incapable d’expliquer aux frères pourquoi j’achetais ces glaces tous les jours en plein mois de février. J’entrais, le visage sombre, les yeux toujours humides, le vélo garé dehors. Sans dire un mot, je repoussais les champignons, les billets de loterie, les produits d’entretien à prix cassés, les canettes de boisson gazeuse, le cirage, les piles et les gâteaux d’un côté du congélateur. Puis je faisais coulisser la porte et cherchais les glaces à l’eau – triomphante quand je trouvais de la fraise et résignée quand je trouvais de l’orange. J’en achetais toujours deux, puis je descendais la colline à vélo jusqu’à l’hôpital où ma mère se mourait. 
 
 
Je m’asseyais à côté de son lit et approchais la glace de ses lèvres, heureuse de l’entendre pousser des ooh et des aah de plaisir. Sa pépie était insatiable. Le frigo dans sa chambre n’avait pas de feezer, de sorte que la seconde glace fondait toujours, mais mon rituel était d’en acheter deux. Quand j’y repense, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas acheté toutes les glaces du marchand pour les mettre dans mon propre congélo, mais durant cette période difficile, ça ne m’a jamais traversé l’esprit. Et puis, un jour, le grand ordre des glaces a été bouleversé. Comme d’habitude, je suis descendue chez le marchand de journaux, j’ai repoussé d’un large geste tout ce qui encombrait le congélateur et, sous le regard attentif des frères turcs, j’ai fait coulisser la porte. Il est apparu qu’il existait un quatrième parfum. Les frères n’avaient plus ni citron vert ni fraise ni même orange, aussi redoutée soit-elle. J’ai levé le regard et l’ai braqué sur les aimables yeux marron du frère cadet. 
"Pourquoi est-ce que vous n’avez que des glaces goût chewing-gum ?" Je me suis mise à crier – qui voudrait fabriquer une glace au chewing-gum, sans même parler de la vendre ? Quel intérêt et est-ce qu’ils pouvaient refaire en urgence le stock des autres parfums, surtout celui au citron vert ? 
Le frère n’a pas hurlé en retour. Il est resté muré dans son silence médusé pendant que j’achetais rageusement deux glaces goût chewing-gum. Sur le trajet de l’hôpital, je me disais que c’était une catastrophe, et de fait, c’en était bien une puisque ces glaces étaient plus ou moins les seules choses qui maintenaient ma mère en vie jour après jour. 
Je me suis arrêtée dans quelque autres magasins sur le chemin de l’hôpital, mais aucun ne vendait la marque que ma mère pouvait avaler facilement. Je me suis malgré tout assise à côté du lit de ma mère squelettique, j’ai défait l’emballage de la glace au chewing-gum et je l’ai approchée de ses lèvres. Elle l’a léchée, a grimacé, réessayé et puis a secoué la tête. Quand je lui ai raconté que je m’étais mise à hurler comme une dingue dans le magasin, de petits sons sont sortis de sa bouche, sa poitrine se soulevant et retombant. Je savais qu’elle riait et c’est un de mes souvenirs les plus chers de nos derniers jours ensemble. Ce soir-là, alors que je lisais un livre près de son lit, j’ai jeté un coup d’œil plein de remords à la glace au chewing-gum qui fondait en formant une flaque rose dans le haricot. Je ne lisais pas vraiment, je ne faisais que survoler la page, mais c’était réconfortant d’être près d’elle. Quand le médecin est passé dans la chambre pour la dernière visite, ma mère a levé sa main fine, et de la toute petite voix qu’elle avait à ce moment-là, elle lui a ordonné sur un ton impérieux : "Allumez la lumière. Ma fille lit dans le noir." 
 
Après son enterrement en mars, je me suis dit qu’il serait peut-être bien d’aller expliquer mon comportement étrange aux frères turcs. Quand je leur ai raconté les dernières semaines de ma mère, ils ont été si bouleversés qu’à leur tour ils sont restés sans voix. Ils ont secoué la tête, soupiré et grogné. Au bout d’un moment, le frère aîné a déclaré : "Si seulement vous nous l’aviez dit." Le frère qui portait des vestes à la mode a ajouté : "Si vous nous aviez parlé, on serait passés chez le grossiste et on vous en aurait acheté une tonne", et le troisième frère, celui qui avait une voix plus aigüe que ses frères aînés, s’est frappé le front de la main : "Je savais que c’était une histoire de ce genre… est-ce que je ne vous ai pas dit qu’elle les achetait pour quelqu’un de malade ?" Ils ont lancé un regard noir au congélateur comme s’il était personnellement responsable du drame de la glace au chewing-gum qui avait donné mauvais goût aux derniers jours de ma mère. Cette fois j’ai ri et ils se sont eux aussi sentis autorisés à rire. Après la terreur imposée par la mort, c’était un gros soulagement de reconnaître qu’elle était aussi toujours absurde. Nous nous tenions sur les cartons aplatis posés au sol pour protéger le lino de la boue apportés par les chaussures des clients. Ils étaient détrempés, tachés, glissaient sous nos pieds, et nous avons ri. Je me sentais bien mieux après avoir expliqué la situation aux frères turcs, et d’une certaine façon, j’aurais aimé avoir mieux expliqué les choses au père de mes enfants.
»

 
Deborah Levy / Le coût de la vie /  Edts du sous-sol ... p. 108 à 112 (traduit de l'anglais par Cécile Leroy)




(à suivre)
 
 

2 commentaires:

Brigetoun a dit…

on comprend que vus ayez aimé ce livre - merci

mémoire du silence a dit…

Oui Brigitte, n'est-ce pas ?
et comme l'écrivit si justement de Maupassant dans "Fort comme la mort" :
"On aime sa mère presque sans le savoir, et on ne s’aperçoit de toute la profondeur des racines de cet amour qu’au moment de la séparation dernière."

merci pour vos passages