mercredi 14 septembre 2022

partage


 
"Attaque des moulins" : lithographie de S. Dali
 
 
 
 
« Je cherche les causes de la douleur. Je transpire, je tousse, j’ai la nausée, je m’évanouis pendant une heure. Le son de la télévision et les rires de Nadim qui regarde son programme préféré me réveillent. Je raccorde mes extrémités et j’assois mon corps en entendant que ça passe. Je relève l’écran de l’ordinateur et je clique sur les sites d’actualités où je surfe quotidiennement. Rien de nouveau. Les mêmes titres pour les mêmes événements et les mêmes personnes. Le président déclare, le ministre décrète, les     "intellectuels" critiquent, et vous les masses… - Dieu donne et Dieu reprend. 
 
Une boule dans la gorge et à la bouche une amertume. Je contacte de rares amis dans l’espoir qu’ils aient des nouvelles qui puissent un peu me rassurer ou me réchauffer le cœur. Mais leurs nouvelles sont celles de la veille, et celles du jour d’avant. Un nouveau poste, un mariage, des enfants, des vacances d’été, un projet en voie d’effondrement, un départ dans un nouveau pays, un conflit familial pour un héritage, un parent à l’article de la mort, le décès d’un être cher, une voiture neuve, une participation à une conférence internationale sur un de ces vieux sujets internationaux, une infidélité, un divorce. La liste sans fin des mêmes nouvelles. 
 
Je sors du lit. Je colle mon visage à la vitre de la fenêtre qui ne donne sur rien. Deux yeux vides me regardent. Je les ignore. Très froid ce verre. Un travailleur asiatique de moins de trente ans fouille la benne à ordures. La puanteur doit être mortelle dans cette chaleur étouffante. Quarante-cinq degrés Celsius. Je n’arrive pas à distinguer le soleil. Le ciel est couvert comme s’il était gros de pluie. Exactement comme la benne à ordures. Une grossesse fausse. 
 
La sonnerie du portable m’oblige à répondre. Je ne me sens plus émotionnellement liée à mon travail. Lobna me demande de l’aide. Je réponds avec compétence et discernement. Je raccroche et je me dirige vers la cuisine. 
 
De l’eau, des citrons flétris et un morceau de fromage, voilà ce que contient mon réfrigérateur. Je me prépare un café et je me traîne honteuse sur le champ de bataille. Il n’y a là ni armées ni généraux. Mon lit est couvert de livres saints ou impies, de lettres d’amour, de lettres hostiles. Au-dessus en sentinelle, l’ordinateur, un journal et mon petit téléphone personnel. Je pense aux prochaines étapes. Il me faut savoir comment se termine la bataille du chevalier et des moulins à vent. Je plonge dans mon monde virtuel. Caricatures et blagues. Articles stupides de l’opposition ou de notre camp, superstitions, titres, calendriers, programmes de voyage et d’hébergement. Rien dans mon monde n’est impossible. Mais rien n’y est réalisable. Ce lieu de nulle part me tue. Lui seul contient les saisons et les plaines, la désobéissance et la grève générale, le divertissement et la dépendance. 
 
J’espère une coupure d’électricité. J’ai peur. Je décide de faire un somme dans l’espoir de me réveiller dans un rêve différent. J’entends la voix de Mohamed Mounir dire : " ne mise jamais sur le temps, le temps jamais n’achève l’histoire. " Je renonce à dormir. J’appelle Nadim. Ensemble, dans les livres d’histoire, nous cherchons des peuples victorieux – on pourrait peut-être en apprendre quelque chose. »
 
 
Carol Sansour / À la saison des abricots … p. 23 à 25 
(traduit de l’arabe [Palestine] par 
Mireille Mikhaïl et Henri Jules Julien) 
Editions : Héros-Limite 
 
 
 
 
 
Merci à Brigitte Célérier
pour m'avoir fait découvrir
ce petit livre magnifique
 
 

2 commentaires:

Brigetoun a dit…

n'est-ce pas que c'est beau ?
aime votre choix

mémoire du silence a dit…

Oui, une belle découverte et j'imagine qu'en langue arabe la poésie est encore autre ... une perle ce petit livre... et je vous en remercie.