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| "Attaque des moulins" : lithographie de S. Dali |
« Je cherche les causes de la douleur. Je transpire, je tousse,
j’ai la nausée, je m’évanouis pendant une heure. Le
son de la télévision et les rires de Nadim qui regarde
son programme préféré me réveillent. Je raccorde mes
extrémités et j’assois mon corps en entendant que ça
passe. Je relève l’écran de l’ordinateur et je clique sur
les sites d’actualités où je surfe quotidiennement. Rien
de nouveau. Les mêmes titres pour les mêmes événements et les mêmes personnes. Le président déclare,
le ministre décrète, les "intellectuels" critiquent, et
vous les masses… - Dieu donne et Dieu reprend.
Une boule dans la gorge et à la bouche une amertume. Je
contacte de rares amis dans l’espoir qu’ils aient
des nouvelles qui puissent un peu me rassurer ou me
réchauffer le cœur. Mais leurs nouvelles sont celles
de la veille, et celles du jour d’avant. Un nouveau poste,
un mariage, des enfants, des vacances d’été, un projet
en voie d’effondrement, un départ dans un nouveau
pays, un conflit familial pour un héritage, un parent à
l’article de la mort, le décès d’un être cher, une voiture
neuve, une participation à une conférence internationale sur un de ces vieux sujets internationaux,
une infidélité, un divorce. La liste sans fin des mêmes
nouvelles.
Je sors du lit. Je colle mon visage à la vitre de la fenêtre qui
ne donne sur rien. Deux yeux vides me regardent. Je
les ignore. Très froid ce verre. Un travailleur asiatique
de moins de trente ans fouille la benne à ordures.
La puanteur doit être mortelle dans cette chaleur
étouffante. Quarante-cinq degrés Celsius. Je n’arrive
pas à distinguer le soleil. Le ciel est couvert comme
s’il était gros de pluie. Exactement comme la benne à
ordures. Une grossesse fausse.
La sonnerie du portable m’oblige à répondre. Je ne me sens
plus émotionnellement liée à mon travail. Lobna
me demande de l’aide. Je réponds avec compétence
et discernement. Je raccroche et je me dirige vers la
cuisine.
De l’eau, des citrons flétris et un morceau de fromage, voilà
ce que contient mon réfrigérateur. Je me prépare un
café et je me traîne honteuse sur le champ de bataille.
Il n’y a là ni armées ni généraux. Mon lit est couvert
de livres saints ou impies, de lettres d’amour, de lettres
hostiles. Au-dessus en sentinelle, l’ordinateur, un
journal et mon petit téléphone personnel. Je pense
aux prochaines étapes. Il me faut savoir comment se
termine la bataille du chevalier et des moulins à vent.
Je plonge dans mon monde virtuel. Caricatures et
blagues. Articles stupides de l’opposition ou de notre
camp, superstitions, titres, calendriers, programmes de
voyage et d’hébergement. Rien dans mon monde n’est
impossible. Mais rien n’y est réalisable. Ce lieu de nulle
part me tue. Lui seul contient les saisons et les plaines,
la désobéissance et la grève générale, le divertissement
et la dépendance.
J’espère une coupure d’électricité. J’ai peur. Je décide de faire
un somme dans l’espoir de me réveiller dans un rêve
différent. J’entends la voix de Mohamed Mounir dire :
" ne mise jamais sur le temps, le temps jamais n’achève
l’histoire. " Je renonce à dormir. J’appelle Nadim.
Ensemble, dans les livres d’histoire, nous cherchons des
peuples victorieux – on pourrait peut-être en apprendre
quelque chose. »
Carol Sansour / À la saison des abricots … p. 23 à 25
(traduit de l’arabe [Palestine] par
Mireille Mikhaïl et Henri Jules Julien)
Editions : Héros-Limite
Merci à Brigitte Célérier
pour m'avoir fait découvrir
ce petit livre magnifique


2 commentaires:
n'est-ce pas que c'est beau ?
aime votre choix
Oui, une belle découverte et j'imagine qu'en langue arabe la poésie est encore autre ... une perle ce petit livre... et je vous en remercie.
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